J+1322

Exactement comme avant ? Pas exactement… Oui, physiquement, tout s’est passé comme prévu, le chirurgien a bien fait son travail, les infirmières (et l’infirmier) aussi, je n’ai pas eu le temps de devenir accro à la morphine, j’ai petit à petit repris (dans l’ordre, mais progressivement) l’alimentation, la lecture, la marche, l’informatique, la télévision, la musique, le jeu, la défécation (avec un peu d’aide), le sexe, la conduite, l’alcool, le tennis, le travail à temps partiel, la natation, le travail à temps plein (et plus), le foot et puis tout le reste.

Mais — il y a un mais. Il y a un diagnostiC. Il y a un pronostiC. Il y a la première vérification à attendre, dans un peu plus d’un mois. Il y a encore des maux inhabituels, plus ou moins inquiétants, selon les jours, selon l’humeur. Pas de panique. Pas d’angoisse. Mais une certaine inquiétude, sourde, inévitable. Il y a des décisions à prendre, à l’aveugle, sans savoir vraiment. Combien de temps ? Combien d’espace ? Combien de place pour vivre encore ? Mon monde s’est un peu rétréci, un peu atrophié. Il y a des bêtises que je ne pourrai plus faire.

Oui, j’ai eu une T. Elle n’est plus là, mais elle est peut-être encore là. Je le saurai peut-être dans quelques mois, dans quelques années ou dans quelques décennies. C’est un peu la loterie, sauf que je n’ai pas choisi de jouer. Et qu’il n’y a rien que je puisse faire pour changer la donne. Il y a un destin inscrit quelque part dans mes molécules, une machine qui tourne à sa façon et que j’alimente parce que je n’ai pas le choix.

Il y a bien sûr toujours toutes sortes de hasards extérieurs, mais celui-ci, je le porte en moi, comme une bombe à retardement sur laquelle travaillent sans l’avoir vue des démineurs professionnels dont on ne peut qu’espérer que, une fois que l’échéance commencera à nouveau à se rapprocher (si cela arrive), ils auront trouvé quelque chose de mieux que la seule chose qu’on puisse me proposer à l’heure actuelle, c’est-à-dire rien. Pas d’explication. Pas de procédure. S’il y a lieu — et seulement s’il y a lieu — des tâtonnements, qui risquent de faire bien mal. Mais heureusement on n’en est pas là. Pour le moment.

Combien de temps ? Assez pour pouvoir oublier, au moins de temps en temps ? Assez pour se faire tuer par autre chose ? Assez pour profiter de la vie ? (Beurk.) Je n’ai jamais su (ne pas remettre l’essentiel à plus tard). Je ne sais toujours pas. Alors oui, de ce point de vue, exactement comme avant.

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J+1236

Il y a de bonnes chances pour que ce ne soit pas encore la fin. J’ai le crâne rasé, les oreilles propres et les narines dégagées. Reste d’abord à voir si je serai vraiment sous anesthésie dans 48 heures. (Avec ma chance, tout pourrait être remis à plus tard.)

Si je le suis (endormi), alors il faut espérer que, quand je me réveillerai, quelques heures plus tard (à supposer que je me réveille), je serai seulement légèrement plus léger. Et que ce dont j’aurai été allégé n’aura pas laissé de trace. Ni le chirurgien d’ailleurs.

Il a mon âge. J’ai donc de bonnes raisons de croire que ses mains ne trembleront pas. Mais j’ai aussi un sens relativement aigu de l’erreur statistique.

Cela dit, si le scalpel pouvait aussi, « accidentellement », détacher quelques-uns de ces neurones qui m’appesantissent l’humeur depuis l’adolescence, je n’aurais rien contre. Mais il ne faut pas rêver. Si je me retrouve exactement comme avant, je m’estimerai déjà heureux, très heureux. Je serai en tout cas très soulagé.

Sinon, si le pire est envisagé, je ne veux rien. Pas plus de souvenirs que ce dont tu auras besoin. Pas de souhait à exaucer. De quel droit chercherais-je à influencer un monde que j’aurais abandonné ? Tout va s’entredétruire à plus ou moins long terme. Rien de ce que je pourrais dire ou faire ou faire dire ou faire faire en mon nom n’aurait le moindre impact. Massacrez-vous, écorchez tout, bâfrez toutes les réserves, en faisant plein de bruit de préférence — qu’est-ce que j’en ai à faire ?

Il n’y a de toute façon pas d’avenir pour mon espèce. J’aurais bien aimé survivre quelques décennies encore (avec toi), au cas où. Mais c’est tout.

Remets-toi, oublie tout, recommence. C’est la seule solution — si on en est vraiment là.

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J+1130 (à un ou deux jours près)

On se fait prendre par surprise et, du coup, on néglige de noter la date exacte. C’est un appel téléphonique, au beau milieu du désert de la communication avec un système qui ne fait pas beaucoup d’efforts pour éviter la dépersonnalisation.

L’écran du téléphone indique « IWK » et je décroche en pensant qu’il s’agit d’une cliente (qui travaille elle aussi pour le centre en question). Mais non, c’est lui. Les communications sont si peu fréquentes que j’ai oublié qu’il travaillait aussi pour le centre.

Pendant quelques instants, j’ose penser qu’il s’agit simplement de faire le bilan, de répéter plus ou moins les mêmes choses. Mais non, cette fois, c’est différent. La situation a changé. Contrairement à ce qu’affirme le radiologue, pour qui il n’y a pas eu d’évolution notable depuis la dernière fois, selon lui, ça y est, on a franchi un pas — pas tant par rapport à la dernière fois que par rapport à la toute première fois, il y a trois ans. Si l’on compare, selon lui, l’évolution est lente, mais nette et pas dans le bon sens.

Je demande à voir de mes propres yeux, avec les siens, mais je sais déjà, dans mon for intérieur, que le seuil est atteint et que la décision n’est plus vraiment de mon ressort. (Elle l’est toujours, bien entendu, mais je ne suis pas assez naïf pour prétendre être mieux placé qu’un spécialiste pour savoir ce qu’il faut faire ou ne pas faire maintenant.)

Je demande donc un rendez-vous et je l’obtiens peu de temps après. Le rendez-vous, quatre semaines plus tard, ne fait que confirmer l’inévitable. Je me surprends, dans notre entretien, à ne pas ressentir la moindre anxiété, alors que, lors de rendez-vous antérieurs, pourtant beaucoup plus ambigus, j’ai frôlé la crise. Je sais que je ne sais rien et que c’est lui qui sait. Que dire de plus ?

Il ne prétend pas avoir de certitudes. Mais il en sait suffisamment pour savoir qu’il faut y aller, que, étant donné les circonstances (mon âge, ma santé, etc.), les risques sont assez faciles à calculer.

Le reste est logistique.

C’est seulement le lendemain que l’ampleur de la chose me saisit aux tempes, dans la barre derrière les glandes lacrymales où l’affectif et l’intellect s’entre-déchirent de façon perceptible, dans une confusion statique qui débouchera soit sur l’effondrement soit… sur un bâillement d’apparence anodine signalant la victoire (provisoire) de la raison.

Les choses sont compliquées du fait que j’ai quelqu’un à qui parler, à qui me confier, avec qui je me dois de donner forme à l’informe, d’expliquer l’inexplicable. Alors, entre ce que je dis que je pense et ce que je pense que je devrais dire, je ne sais plus ce que je pense vraiment. Mais je ressens clairement pour la première fois depuis longtemps un risque de perte de contrôle à grande échelle, au-delà de la crise temporaire.

Seulement voilà, j’ai encore suffisamment confiance dans le système pour le croire quand il dit que c’est quelque chose de relativement routinier, de relativement peu dangereux. Je ne vais pas m’attendre au pire — en dehors des précautions pratiques au cas où. Je suis prudent au lieu d’avoir peur. Statistiquement parlant, tout devrait bien se passer, et j’ai statistiquement raison de me le dire et de m’en convaincre.

Du coup, la première vague d’angoisse passe. Il y en aura d’autres, mais elles seront assez vite mêlées d’un sentiment de dégoût pour ma propension à l’apitoiement. Une partie de moi ne veut que parler de cela avec tous ceux qui me sont plus ou moins proches. Mais je ne suis pas du genre à imposer le sujet de la conversation. Si elle n’y mène pas de façon plus ou moins naturelle (c’est-à-dire avec des encouragements uniquement subtils de ma part), rien ne se dit. Si la conversation sur d’autres sujets se prolonge, je finis par ressentir un certain détachement, parce que, évidemment, il n’y a que cela qui est vraiment important pour moi maintenant et qui le restera jusqu’au jour fatidique. Et ce détachement lui-même me dégoûte, me déprime, m’oblige à m’effacer.

En même temps, je ne peux pas m’empêcher de ressentir de l’affection pour ceux qui ont « entendu dire » et qui abordent spontanément le sujet avec moi, en essayant de me rassurer ou de me consoler. Je suis bien entendu congénitalement incapable d’exprimer cette affection, mais elle me redonne malgré tout quelques forces. Le fait de pouvoir revoir ces gens après et leur manifester une certaine reconnaissance, de façon même très indirecte, ne serait-ce qu’en les informant de ce qui se sera passé, pourrait être une certaine source de satisfaction et me donner à mon tour des raisons valables de m’intéresser à leur sort.

Tout cela est pour le moment très passager, ceci dit, et n’a pas de gros impact sur la façon dont je vis la situation au quotidien.

Mon état de santé globalement meilleur et mes activités sportives me permettent d’absorber de plus grandes quantités d’alcool sans répercussions notables. Mais est-ce vraiment un refuge ? L’alcool n’efface pas le dégoût de soi, au contraire. Le reste de la machine tourne plutôt rond — et alors ? Ce n’est que quand ma cervelle sera allégée de sa balle de golf qu’on saura vraiment à quoi s’en tenir.

Accessoirement, on m’explique aussi que, dans le domaine, rien n’est définitif. On ne pourra jamais tout enlever et il faudra donc continuer la surveillance jusqu’à la fin de mes jours. Si cette fin s’avère être encore lointaine, il faudra peut-être que je songe à investir dans la fabrication d’appareils d’IRM moins bruyants. Cela pourrait rapporter un peu d’argent — si du moins il y a encore quelqu’un dans cette société à part moi qui se soucie de la réduction des agressions sonores que la majorité semble subir sans broncher (quand elle n’en est pas à l’origine).

L’un des gros points négatifs est que c’est ici que mon rétablissement devra se dérouler, dans ce lieu bruyant auquel je n’arrive pas à m’habituer. Nos nouveaux projets de fuite sont évidemment en suspens et dépendront de l’issue de l’opération. Si celle-ci pouvait accidentellement me rendre un peu plus sourd, je ne dirais pas non. Cette hypersensibilité au bruit commence à me fatiguer. Le monde ne va pas changer pour moi et le type de refuge dont j’ai vraiment besoin me restera à jamais inaccessible. Il faut que les compromis que j’arrive à faire intellectuellement se traduisent concrètement par une véritable désensibilisation relative. Vais-je y parvenir ?

Il y a un gros obstacle à franchir d’abord. Si tout se passe bien, il faudra alors s’y attaquer sérieusement. En attendant, cependant, la torture quotidienne continue.

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J+605

Bien que de très normal, jusqu’au jour où plus rien n’est normal.

Non pas parce que quelque chose aurait basculé, mais parce que le sens des choses a changé. Ce n’est qu’un changement subtil. D’ailleurs, l’Interprète lui-même nie qu’il y ait la moindre variation, la moindre nuance. On peut choisir de le croire, de croire que ce n’est pas seulement ce qu’il croit, mais vraiment ce qu’il a dit, ce qu’il a pensé, ce qui est.

On peut aussi choisir de penser que ce qu’il croit avoir dit est faux, qu’il est faux de croire qu’il a dit, que ce qu’il dit qu’il croit est faux, qu’il ne croit qu’il est faux de dire que parce qu’il est dit qu’il est faux de croire, qu’il est faux de penser que ce qu’il dit est ce qui est, que ce qu’il dit n’est que ce qui est dit, que ce qu’il pense n’est que ce qu’il pense et que ce qu’on pense n’a plus aucun sens, parce que ce qui est sera et que tout n’est en réalité qu’une question de fiction plus ou moins durable.

Chaque jour qui passe sans douleur est, objectivement, un jour de gagné et, subjectivement, un jour de plus à attendre que la douleur se fasse prendre, qu’elle cesse de roder dans le sous-conscient parce que quelque chose l’attire sourdement vers le bain des sens, dans la frange des égarements visibles, audibles, tangibles, reniflables, dégustables.

Mais la douleur de l’intérieur est-elle seulement perçue ? Comment ce sixième sens de perception de la douleur intérieure s’appelle-t-il ? Est-il normal qu’il n’ait pas de nom ? Un tel nom servirait à tout le moins à tenir la douleur à distance de la conscience, comme les autres perceptions. Peut-être qu’elle serait alors plus supportable, plus facile à cerner, que ses apparitions et ses disparitions seraient moins mystérieuses, moins inquiétantes et plus… naturelles.

Il y aurait toujours la question cruciale du seuil — mais au moins celui-ci serait, à défaut d’être prévisible, désignable. Je ne veux pas vraiment savoir quand il sera franchi, ni comment, mais sous quel nom — comment s’appellera ce moment où la décision sera prise pour moi, où la biologie prendra le pas, me fera faire un grand écart qui est au-delà de mes articulations, un saut au-delà de mes peurs.

Si j’ai de la chance (ha ha), ce sera rapide et évident, et le nom s’imposera de lui-même. Si j’en ai moins, ce sera dilué, confus, tordu comme tout le reste et ne sera marqué dans le calendrier que longtemps après.

Il m’est donc dit que j’ai à choisir entre attendre ou non, mais sans qu’on sache vraiment ce qu’il faut attendre, si même il y a quelque chose à attendre ou non et si cette chose portera même un jour un nom. Si elle ne s’appelle que douleur comme toutes les autres, si cette douleur reste sans nom et sans définition, il n’est pas étonnant que l’Interprète puisse nier qu’il ait jamais voulu dire qu’il en savait plus. C’est même sans doute, quand on y pense, un flou qui l’arrange bien, sur ce continent où l’on est, paraît-il, si prompt à engager des poursuites.

Il ne me demande pas de le suivre, car il ne sait pas où l’on va. Mais il me prévient que les choix que je fais aujourd’hui risquent bien entendu d’avoir des conséquences. Il est hors de question de ne rien faire. Mais il est question de se contenter d’observer ou bien de tenter de devancer les intentions de la chose — si tant est qu’elle en a. Si je choisis la surveillance et que quelque chose nous échappe ou même se déclenche tout simplement, il risque d’être déjà trop tard. Si je choisis l’intervention, elle risque — par ordre décroissant de gravité — de me tuer, de me transformer en légume, de me faire attraper une infection nosocomiale (qui pourrait elle aussi, vu le site, me transformer en légume), de me laisser des séquelles ou de me rendre invalide pendant une période plus longue que prévu. Au mieux, si tout se passe bien, elle me mettra hors d’état de nuire pendant quatre à six semaines.

Il est aussi possible que la chose soit bénigne et n’ait jamais d’autre conséquence que sa simple présence (et celles des IRM à répétition). Il est donc aussi possible que le choix de ne rien faire, de se limiter à la surveillance soit le plus judicieux.

Comment prendre une telle décision ? Pour le moment, je ne sais pas. Il n’y a pas d’urgence, alors je temporise. Je fais l’amour, je bouffe, je bois, je nage, je déroule. Je travaille, je me repose, je lis, j’écris, je consomme, je produis, je regarde, je me laisse regarder, je lèche, je me laisse lécher, je m’enfonce, je me fais aspirer, j’explose, je me recompose, je me détruis, je me reconstruis, je m’induis, je me déduis, je suis, je me fuis.

La procrastination est bien entendu elle aussi un choix, une décision, prise à petit feu, à petite dose, pour éviter qu’elle ne pèse. Elle ne peut donc pas me satisfaire. Elle est un aveu d’échec de la volonté et de tout ce que le monde voudrait que je sache vouloir pour lui. Elle est un aveu d’échec moral et technique de la société dans laquelle cette image qu’on a désormais de moi a un sens. Elle est un aveu de mon échec de patient et de l’échec du système qui pourrait, qui voudrait me traiter, mais qui ne peut pas prendre la décision pour moi.

Les scénarios possibles sont les suivants.

1) Je ne prends pas de décision, la situation ne change pas et je meurs d’une autre mort, des suites d’une autre maladie ou d’un accident.

2) Je ne prends pas de décision, la situation change, la douleur apparaît, se trouve un nom, se fait diagnostiquer plus ou moins précisément, on me charcute et, selon le cas, je meurs, je végis, je revis, je vis, je reviens, je m’énerve, je m’assagis, tout va bien, tout va mal, tout est confus, la situation devient sordide, épique, laide, paisible, étrange, parmi mille autres possibilités. La chose s’avère être bénigne ou maligne et son extraction parfaitement pertinente, temporairement utile ou trop tardive (ou quelque chose entre ces bornes).

3) Je prends une décision avant que la situation change, on me charcute et, selon le cas, je meurs, je végis, je revis, etc. La chose s’avère être bénigne ou maligne et donc valider ou invalider mon choix (quoique la bénignité puisse elle aussi être relative et exiger malgré tout une intervention ; voir alors scénario n˚ 2).

Au point où j’en suis, tout est comme toujours une question de temps, mais à l’échelle de toute une vie. C’est ce qui rend le choix si pesant. S’il s’agissait de ne gagner ou de ne perdre que quelques mois ou même quelques années, ce serait sans doute plus facile. Mais ce sont a priori encore des décennies entières qui sont en jeu.

Vous voyez le problème ?

 

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J+422

J’aimerais pouvoir dire que je sais comment prendre du recul, mais ce serait un gros mensonge. La vérité est que tout me blesse, tout m’écarte de ce que je crois vouloir atteindre. Un rien suffit à me déstabiliser. Je suis comme un mobile sur coussin d’air, toujours en mouvement, toujours à la dérive, ballotté de tous côtés, à la merci du moindre coup, de la moindre résistance.

Je devrais apprendre à me contenter de cette constance, de cette stabilité de l’instable, mais c’est impossible, cela ne me décrit pas. Il ne faut pas confondre équilibre instable et instabilité chronique, belle fragilité et banale fragmentation, paix relative et calme entre deux tempêtes.

Je suis, comme tout être humain, en quête de vraie sérénité et je n’arrive au mieux qu’à m’en approcher parfois — pour mieux être emporté à nouveau par le moindre coup de vent, repartir dans cette oscillation entre torpeur et angoisse qui ne connaît aucun ralentissement, aucun répit.

Je suis donc parfois tenté — ou forcé — de prendre des mesures, de renouveler l’effort pour quitter le tumulte du monde intérieur, recommencer à tenter de vivre et non pas survivre, non pas simplement subvenir à des besoins plus ou moins factices.

Car il est des choses auxquelles je ne parviendrai sans doute jamais à m’habituer — au premier rang desquelles… le bruit des autres. Le bruit de ceux qui se moquent de ce que je peux ressentir, qui s’autorisent à m’imposer leurs sales vibrations de machines biologiques, augmentées de tous les appareils, de toute la mécanique et l’électronique dans lesquelles il leur faut sans cesse les éjaculer, sans égard pour les victimes de leurs pollutions sonores et chimiques.

Je vais donc pour la n-ième fois fuir, pour la n-ième fois m’endetter et prendre à nouveau du retard, me laisser à nouveau gifler par le destin, en traitant Dieu d’enculé et en imaginant la rafale de coups de poing que je ne pourrai jamais infliger, qu’il serait illégal de ma part — pour le coup — de chercher à évacuer.

Je pourrais chercher à résister, contre-attaquer selon les règles — mais ces règles sont ainsi faites que le combat est perdu d’avance, alors je n’aurais d’autre choix, si je voulais rester, que de m’endurcir, de développer la carapace nécessaire pour arriver à planer au-dessus, à flotter à la surface. Je me connais assez pour savoir que cela n’arrivera jamais, que je ne peux qu’espérer au mieux arriver à continuer de nager entre deux eaux, en essayant de profiter des courants et en résistant du mieux possible à ceux qui voudraient m’entraîner par le fond.

Or pour cela il faut que j’arrive à maintenir une certaine distance. Pour ne pas être sans cesse bousculé, écarté, dérouté, j’ai pour seul recours la création d’un fossé, aussi profond et aussi large que mes moyens me le permettent, et la protection de ce fossé contre les nouvelles intrusions qui ne manqueront pas de se manifester, tôt ou tard.

S’agit-il d’une maladie ? Est-ce qu’il vaudrait mieux essayer de m’en guérir ? Je me connais assez et j’ai assez expérimenté pour savoir que c’est impossible, dans l’état actuel des connaissances scientifiques. Je vis avec depuis assez longtemps pour savoir que cela fait partie de moi, que j’y suis condamné et je ne peux qu’espérer, au mieux, que cela reste gérable.

Cela ne va pas me tuer à mon insu, comme un cancer pourrait le faire. Mais la folie reste une possibilité et je n’y tiens pas particulièrement. J’ai lu et compris assez de textes d’Artaud pour ne pas avoir envie de goûter aux joies de l’asile, quel qu’en soit le lieu, quelle qu’en soit l’époque.

Le paradoxe est que la menace de la folie est distrayante, qu’elle occupe l’esprit au point que les douleurs plus physiques, les symptômes bien réels ne peuvent que rester, la plupart du temps, en arrière-plan et qu’il ne fait que peu de doute que cela contribue à réduire leur intensité et même leur fréquence.

Le paradoxe est que, depuis le point de départ de cette nouvelle fuite inévitable, je me sens mieux, alors même que c’est pendant la même période qu’on a découvert ce qui pourrait fort bien finir par m’emporter.

Le paradoxe est que, après des années de symptômes sans cause, j’ai maintenant une cause sans symptômes et, en même temps, un combat sans intérêt à mener qui me fait perdre du temps (beaucoup de temps) alors même que je n’en ai peut-être tout d’un coup beaucoup moins — sans parler de l’argent que cela va me coûter.

J’ai la chance d’avoir des revenus conséquents, mais je sais aussi que, à terme, rien n’est garanti, que le filet de sécurité a de gros trous et qu’il ne tient à pas grand-chose que…

Je suis d’une génération précaire. Mon travail est précaire. Ma santé est précaire. Ma situation financière est précaire. Ma santé mentale est précaire. L’avenir de la démocratie dans mon pays et ailleurs est précaire. L’économie de la planète est dans une situation précaire. L’avenir de la planète est précaire. La sécurité des structures technologiques sur lesquelles je m’appuie est précaire. La sécurité de ma personne est précaire. Le calme que je parviens à établir autour de moi pour pouvoir vivre est, comme on vient de le voir, plus que précaire.

Je ne prétends pas, bien entendu, que les choses étaient globalement plus sûres, moins chargées de menaces à d’autres époques. Je prétends simplement que nous vivons désormais assez longtemps, en moyenne, et avec assez peu d’aveuglement pour pouvoir ressentir cette précarité dans toute son intensité.

Je suis trop mal fichu pour pouvoir croire que j’aurai pu survivre bien longtemps à une autre époque que la nôtre. J’aurais été un être trop sensible, trop fragile, trop vulnérable pour pouvoir survivre à toutes les maladies, à toutes les pressions, à toutes les injustices et absurdités qui ont marqué notre histoire. Je n’aurais donc jamais pu être d’une autre génération que celle dont je fais partie. Mais cela ne signifie pas qu’il soit certain que je ne suis pas un être trop sensible, trop fragile, trop vulnérable pouvoir survivre dans celle-ci.

J’ignore quel sera le scénario de ma disparition. Je ne sais pas si je disparaîtrai seul sans un bruit ou si toute une génération, tout un monde disparaîtront en même temps que moi. Mais je sais que cette disparition est une menace permanente et immédiate, que je ne peux que supporter, épouser, haïr, analyser, décrire, penser, maudire.

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J-15553

Je suis né, peut-être vers 18 h heure locale. Je n’ai pas de raison de douter de la date, mais pour l’heure, il faudrait que je demande à ma mère de confirmer. Et cela m’obligerait nécessairement à expliquer pourquoi je pose la question, où je veux en venir, à entrer dans les détails, les traits spécifiques de la naissance, qui n’ont probablement aucun intérêt, dont elle ne se souvient sans doute même pas. (Elle en a connu cinq et j’imagine que même ces souvenirs-là finissent par s’estomper, se confondre.)

Y a-t-il vraiment eu circulaire du cordon ? Y a-t-il eu anoxie ? Je crois me souvenir de me l’être fait dire. En tout cas, 33 ans plus tard, lors d’une IRM du cerveau, on a constaté des lésions cérébrales. Cela explique peut-être tout — ou rien. Il faut essayer d’imaginer le pli du cordon sur lui-même, qui interrompt la circulation (comme dans ce tuyau d’arrosage qu’on s’amusait à plier dans le dos de la personne qui arrosait, comme ça, bêtement, dans la chaleur de l’enfance et de l’été, pour provoquer, pour déclencher une guerre idiote et rafraîchissante) et l’absence d’autre source d’oxygène. Il faut essayer d’imaginer combien de temps cela a pu durer. Assez longtemps pour laisser des traces. Pas assez longtemps pour affecter la suite immédiate, le développement, mais assez peut-être pour changer le cours des choses de façon moins radicale, plus subtile.

Toujours est-il que les résultats de cette IRM n’ont pas paru pertinents à l’époque. C’est tout juste s’ils n’ont pas été le prétexte de quelques plaisanteries sans originalité. Ils ont donc été rangés dans le fichier « Erreurs et bizarreries », à côté de tous les autres signes qui trompent et ne convainquent personne.

Je devrais les y laisser, mais d’un autre côté, en bon scientifique qui se respecte, je ne pourrai jamais faire plus que croire qu’ils n’expliquent rien. Je n’en aurai jamais la preuve et je mourrai sans doute d’autre chose — peut-être justement de cette chose qui s’est révélée 15553 jours plus tard.

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J-5557

En fait, c’est tout ce que je sais. Le vrai début de la première grande phase est flou. Je pourrais peut-être trouver le nombre exact en fouillant vraiment, mais dans quoi? Mes propres documents n’ont pas l’exactitude nécessaire. Ceux des autres sont sans doute perdus. Je ne sais pas.

Toujours est-il qu’un jour, une nuit de janvier, dans cette maison suspecte que nous louions à l’époque, je dormais d’un sommeil normal (autant que je sache). Soudain, je me réveillai brutalement dans le noir, avec une douleur aiguë sous l’aisselle gauche. J’avais l’habitude des « douleurs interstitielles » dans la poitrine, depuis l’adolescence. C’était tout à fait autre chose. La douleur était localisée, mais exceptionnellement vive. Il m’était impossible de trouver une position permettant de l’atténuer, impossible de retrouver le sommeil.

Je n’étais pas particulièrement paniqué, juste inquiet de cette irruption brutale sans raison d’un symptôme inconnu et violent. Je me souviens vaguement d’avoir attendu, longtemps, que le jour bleu se lève.

Le matin, la douleur ne passant pas, j’allai voir le docteur D., notre généraliste. Son diagnostic — pleurésie? infection pulmonaire (malgré l’absence d’autres symptômes et le fait qu’elle semblait échapper aux moyens de détection ordinaires)? — fut peu convaincant, mais à l’époque, je n’étais pas conscient de la facilité déconcertante avec laquelle la médecine pouvait se tromper. Je pris son ordonnance d’anti-inflammatoires et d’antibiotiques — ces derniers « au cas où » — sans trop réfléchir et commençai à prendre les pilules immédiatement. Après un peu plus d’une semaine, il me fallut me rendre à l’évidence : les médicaments n’avaient fait aucune différence. La douleur était toujours là (même atténuée par la chimie) et j’avais maintenant divers autres symptômes, un état général de malaise. Le docteur D. m’envoya alors à l’hôpital pour une radiographie des poumons, qui ne montra rien de concluant.

On en était à ce stade d’interrogation lorsque, en ce jour du début du mois de février, la machine s’emballa. Je ne me souviens pas de ce que j’avais pu ressentir avant d’aller me coucher ce soir-là et je n’en ai pas de trace. Mais je dormais. C’était une nuit d’hiver, froide, et on avait annoncé de la neige, même si nous ne prêtions pas beaucoup d’attention aux prévisions météorologiques à l’époque. (Cela changerait bien vite, par la force des choses.)

Brusquement, quelques heures à peine après m’être endormi, je fus réveillé par de violentes brûlures dans l’intestin, de bruyants gargouillis sous les côtes du côté gauche et une violente douleur dans la poitrine du côté gauche. J’étais dégoulinant de sueur et je me sentis tout de suite proche de l’évanouissement. La violence des symptômes, le caractère incontrôlé des réactions de mon corps, la nuit, le froid se combinèrent pour me faire immédiatement craindre le pire. Je réveillai C. et lui annonçai tout de go qu’il fallait que nous nous rendions immédiatement à l’hôpital.

C’était une réaction un peu absurde. Si, comme je le craignais, il s’agissait d’un problème cardiaque, le recours à une ambulance s’imposait. Mais nous étions tous deux encore très naïfs à l’époque et nous nous disions que, comme le poste d’ambulance le plus proche était, à notre connaissance, quand même distant de plusieurs kilomètres, que nous ne savions pas vraiment comment le joindre (le système du 911 n’était pas encore en place à l’époque) et que les conditions atmosphériques étaient, comme nous le constatâmes d’un simple coup d’œil à travers les rideaux, déjà exécrables, nous perdrions moins de temps en choisissant de partir nous-mêmes immédiatement en voiture pour l’hôpital le plus proche, qui se situait à une distance d’environ soixante-dix kilomètres.

Je me souviens encore très bien des efforts considérables que je fis pour me lever, m’habiller et descendre l’escalier, en m’appuyant au bras de C., dans cet état incompréhensible que je n’arrivais pas à expliquer et qui me faisait craindre le pire. J’étais plié en deux, la main droite sur la gauche de la poitrine, comme si la main pouvait faire quoi que ce soit, retenir un muscle, sentir un battement régulier, le moindre signe d’un retour à la normale, me protéger du froid, mesurer l’abondance de la sueur, localiser la source de ce mal qui, de ce point sous l’aisselle, s’était désormais propagé à presque tout le torse. Je parvins tant bien que mal à me glisser dans le siège droit de l’automobile et C. prit le volant, alors qu’une grosse neige lourde couvrait déjà tout et continuait de tourbillonner autour de nous.

Nous connaissions tous deux le trajet et espérions que, après les quelques kilomètres de routes secondaires, l’arrivée sur l’autoroute nous permettrait de retrouver des conditions plus passables. Je disais à C. de se dépêcher, j’avais peur, je paniquais, j’étais traversé de vagues violentes de douleur et de nausée. Elle fit ce qu’elle put, mais nous rendîmes bientôt compte que l’état de la chaussée n’était pas meilleur sur l’autoroute et qu’elle ne pouvait pas aller bien vite. Nous nous dîmes surement, à un moment ou à un autre, que cette idée de nous rendre à l’hôpital nous-mêmes était décidément une erreur, mais il était déjà trop tard et nous savions que nous perdrions sans doute encore autant de temps à essayer de trouver une ambulance dans ces conditions. (C’était aussi bien avant que les téléphones portables deviennent des appareils si répandus et nous n’avions rien dans la voiture qui nous permette de communiquer avec qui que ce soit.)

C. finit par trouver une vitesse de croisière, selon moi encore bien insuffisante, mais sans doute déjà suffisamment dangereuse dans de telles conditions. Au fil des minutes, nous fûmes dépassés par deux ou trois gros poids lourds dont les chauffeurs avaient de toute évidence déjà vu bien pire, mais à part cela, l’autoroute était déserte, il faisait nuit noire, le seul éclairage était celui de nos phares, réfléchi de façon aveuglante par les gros flocons de neige. C. me demanda de continuer de lui parler, de lui dire que je tenais bon. Je faisais de mon mieux, mais me laissais régulièrement emporter par la panique suscitée par le retour d’une nouvelle vague. C. ne pouvait même pas me tenir la main : il fallait évidemment qu’elle garde ses deux mains fermes sur le volant et ses yeux braqués sur la chaussée, sur les quelques marques susceptibles de nous guider et de nous éviter de perdre le contact avec la chaussée et de partir nous échouer quelque part dans un fossé empli de neige, loin de tout, sans moyen d’appeler à l’aide, au beau milieu de nulle part.

Pendant tout ce trajet, mes pensées continuèrent de virevolter de façon incontrôlée, je continuai d’imaginer le pire et, par une de ces associations dont les cervelles dérangées ont le secret, je me mis à entendre dans ma tête tourner en boucle cette réplique de Vanity dans l’inédit princier « Vibrator » : « Oh no… Please don’t die on me now! »

C’était du plus grand ridicule et pourtant je n’arrivais pas à m’en défaire, la réplique et la musique étaient l’une des seules choses auxquelles mes pensées arrivaient à s’accrocher, sans doute parce qu’elles étaient suffisamment autres, suffisamment créées et suffisamment intangibles pour que mon intellect sache quoi en faire, même si ce n’était qu’une répétition des plus rudimentaires — au lieu de tenter en vain de comprendre ces sensations qui me traversaient le corps et auxquelles je n’aurais jamais, par moi-même, moyen de trouver explication.

Nous finîmes par arriver à l’hôpital à deux ou trois heures de matin, au bout de près d’une heure de trajet, et bien entendu alors même que je commençai à sentir les premiers signes que les symptômes allaient bientôt commencer à s’estomper.

Comme c’était notre première fois et que la crainte principale est malgré tout, à ce stade, un problème cardiaque, nous n’eûmes sans doute pas à attendre bien longtemps aux urgences. (Je ne m’en souviens pas.) L’examen du généraliste qui était de garde lui permit de nous rassurer bien vite en indiquant que mon cœur ne semblait pas être malade. La conversation qui suivit nous ramena alors au diagnostic initial du docteur D., à cette histoire de pleurésie ou d’infection pulmonaire. Le médecin de garde nous expliqua que, parfois, certaines infections étaient bien réelles, mais difficiles à détecter d’une simple prise de sang, et qu’il fallait donc qu’il procède aussi à une ponction de sang dans une artère au fond du poignet, ce qui s’avéra être nettement plus douloureux qu’une simple piqûre. À notre grande surprise, il nous revint (sans doute après une assez longue attente) avec les résultats de l’analyse en disant qu’elle confirmait que j’avais bien une pneumonie. Il me prescrit alors une dose encore plus élevée d’antibiotiques et une autre dose d’anti-inflammatoires, tout en me conseillant de prendre des journées de maladie et de… « boire beaucoup ».

Avec le recul, il est facile de voir l’idiotie de ce diagnostic et de cette prescription. C’était en fait exactement ce qu’il ne fallait pas faire, après les symptômes violents que j’avais ressentis pendant la nuit et qui m’avaient justement amené aux urgences avec l’idée que j’étais en train de souffrir d’une crise cardiaque. Si j’avais eu une infection pulmonaire, même mystérieuse ou inhabituelle, elle n’aurait sans doute jamais causé de tels symptômes. Mais je vois bien maintenant le concours de circonstances — notre propre naïveté, le caractère souvent flou des résultats des analyses de laboratoire, l’incompétence relative des médecins de cette région, le réflexe habituel de la médecine moderne conventionnelle consistant à prescrire quelque chose pour rassurer, même si c’est n’importe quoi, même s’il s’agit de médicaments qui sont loin de ne pas avoir d’effets secondaires dangereux pour certaines personnes — qui contribua à précipiter ma chute dans ce piège qui était en train de se refermer sur moi.

Bien entendu, à la sortie de l’hôpital, alors que le jour se levait, nous nous sentîmes rassurés. Ce n’était qu’une infection pulmonaire un peu bizarre, les antibiotiques plus puissants allaient cette fois-ci être efficaces, ce n’était pas plus mal que je prenne quelques jours de maladie, j’avais un patron compréhensif et cela ne poserait sûrement pas de problème. La neige avait cessé et le trajet du retour fut évidemment considérablement plus détendu. Peut-être que C. mit un peu de musique — ou plutôt, fort probablement, nous fit écouter les émissions d’actualité du matin à la radio, ce que nous ne faisions normalement jamais, mais qui eut pour effet de nous ramener un peu plus rapidement encore à la normale.

Ce n’était malheureusement que la première grande crise, le premier grand traumatisme.

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J-5572

Peur. Je ne peux pas m’empêcher d’avoir peur que quelque chose casse. Il y a toujours quelque chose qui peut casser. C’est trop grand pour qu’on puisse toujours tout surveiller, il y a trop de facteurs incontrôlables, d’accidents possibles et imprévisibles.

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J-5946

Je ne saurai jamais quand cela a vraiment commencé et personne d’autre ne voudra jamais le savoir. Mais si je devais marquer dans le calendrier un jour particulier où, selon mon souvenir, les choses commencèrent à se déglinguer, ce serait sans doute celui-là. Alors, autant commencer par lui.

Nous avions l’habitude, tous les lundis soirs, après le travail, de nous rendre à un club de badminton où nous jouions pendant deux heures environ. Comme nous n’étions pas du genre à aimer jouer le ventre plein, nous ne mangions notre repas du soir qu’à notre retour, vers 20 h 45. Il s’agissait toujours d’un repas rapide et léger, à cette heure déjà tardive, puisqu’il fallait pouvoir se coucher à une heure raisonnable pour pouvoir retourner au travail dans une forme correcte le lendemain matin.

Ce soir-là, le repas consista en une soupe lyophilisée, accompagnée d’un verre de vin rouge. Je ne me sentais pas particulièrement mal après l’exercice physique intense, mais, dès les premières gorgées de soupe et de vin, je sentis que quelque chose n’allait pas. Je n’avais tout simplement aucune envie de manger. L’idée d’avaler quelque chose était soudain source de dégoût.

C’était très inhabituel pour moi, mais je ne me forçai pas et passai à la correction d’une pile de copies à rendre à mes élèves le lendemain. En dépit de son caractère exceptionnel, ce malaise n’éveilla pas mes soupçons et je n’y repensai plus jusqu’à 22 h 30, heure du coucher. À peine allongé, je sentis mon ventre se mettre à gargouiller de façon gaiement sonore, sur fond de douleur sourde, mais régulière. Là encore, cela ne m’inquiéta pas outre mesure, vu que j’avais depuis longtemps déjà l’habitude de subir les aléas du fonctionnement toujours approximatif de mon système digestif estampillé « irritable » par les médecins depuis mon adolescence et que j’étais, en l’occurrence, quasiment à jeun, ce qui n’avait jamais été une situation particulièrement confortable pour moi (même si elle pouvait parfois avoir un côté euphorisant, dont j’avais quelque peu abusé lors de mes années d’études universitaires, mais dont je ne goûtais plus l’ivresse depuis cette époque, en raison de son caractère très aléatoire et de ses effets secondaires non négligeables).

Ce n’était donc pas la première fois que j’éprouvais des embarras gastriques au moment de m’endormir. Mais ce fut la première fois que ces embarras supprimèrent toute capacité en moi de me laisser entraîner par le sommeil : au mal proprement dit s’ajoutait en effet une espèce d’état nauséeux, avec des velléités (encore très lointaines) de vomissement, ainsi qu’une mobilisation inhabituelle de mes ressources inventives afin de trouver une position enfin assez peu inconfortable pour que je ne me mette pas immédiatement à songer à en prendre une autre.

Si on tient compte par ailleurs de la gêne, habituelle à ce moment de la soirée, provoquée par les problèmes de voisinage que nous subissions à l’époque, on a à peu près une idée de l’état dans lequel je pataugeai pendant plusieurs heures sans trouver la moindre minute de sommeil. Au bout de ces quelques heures, cet état se mit à évoluer, et malheureusement pas dans un sens très encourageant : l’envie de vomir se fit plus nette, et surtout une soif intense (au bout du temps que je mis à l’identifier) se manifesta, m’obligeant à me lever toutes les demi-heures environ pour boire un verre d’eau dans la salle de bain et venir me recoucher en croyant naïvement que cette eau allait très bientôt me laver du problème.

Le plus affreux dans tout cela fut cependant que, avec toutes ces perturbations physiologiques dont mon corps était habité, mon esprit se consacrait exclusivement, pendant tout ce temps-là, à formuler et reformuler de toutes les façons possibles quelques idées sur La Chartreuse de Parme, que j’enseignais à l’époque à mes élèves de seconde, et en particulier sur le comportement de Fabrice à Waterloo. J’avais beau tenter de me convaincre qu’il fallait, pour que je puisse m’endormir, que j’essaie de penser à autre chose (et surtout à rien), mon esprit revenait sans cesse à ce sujet et à cette recherche absurde de la meilleure formulation possible d’idées que j’aurais bien entendu dès le lendemain complètement oubliées. Et c’est de toute évidence cette recherche qui donna à l’ensemble de l’épisode son caractère véritablement cauchemardesque.

Toutefois, avec l’arrivée de la dimension absurde, quoique la notion du temps m’échappât presque complètement durant toute cette période, je sentis qu’on approchait d’une façon ou d’une autre du dénouement. La façon dont mon démiurge personnel choisit de me faire sortir du cauchemar fut la suivante : à 4 h 30 environ, je sentis pour la première fois l’envie de vomir dans toute sa netteté. Il va sans dire que je me précipitai cette fois à la salle de bain (tout en craignant que ce fût malheureusement une fois de plus en vain). Ma précipitation ne fut pas inutile, puisque, après un dernier sursaut d’hésitation, le peu de liquide âcre et nauséabond qui me restait encore au fond de l’estomac se décida enfin à sortir, de la façon la plus brutale qui soit (et là, je crois bien que, pour une fois, ce fut moi qui dérangeai nos voisins !), en deux ou trois vomissements successifs et extrêmement violents (les plus violents que j’aie jamais connus, même lors de mes quelques crises comparables d’origine alcoolique), qui me firent involontairement pousser de hauts cris qui réveillèrent C., laquelle, venant me soutenir, fut obligée de constater que j’étais dans un état à peu près semblable au sien lors de sa propre récente réaction allergique, à savoir que mes vomissements étaient accompagnés d’une pâleur extrême, d’une moiteur de tout le corps et d’un flageolement des jambes tout à fait incontrôlable.

La différence entre sa crise et la mienne fut que, une fois les vomissements sagement effectués, mis à part quelques tremblements, surtout de froid, je me sentis tout d’un coup tout à fait bien, et je m’endormis bien rapidement, blotti au chaud dans notre lit, pour… un peu plus d’une heure de sommeil on ne peut plus mérité.

Plus dure fut la journée qui suivit, durant laquelle je fis, contrairement à mon habitude, cours en restant assis à mon bureau (à la surprise muette de mes élèves, qui sentaient tout de même, je pense, que quelque chose ne tournait pas tout à fait rond), je réglai quelques problèmes techniques avec des collègues, je rejoignis C. pour une séance de photos d’identité, je dégustai précautionneusement un petit sandwich avec un grand verre d’eau, je somnolai pendant une heure en salle des professeurs, je trouvai tout de même un peu de temps pour me plaindre à une de mes collègues les plus compréhensives (qui se plaignait elle-même du capharnaüm de la salle), je donnai encore un cours à moitié debout et en tremblant à la classe de seconde si naturellement encline à la pitié envers moi, à qui je rendis les copies corrigées la veille, j’assistai — et je participai même ! — à une réunion avec notre inspecteur, qui ne se priva pas, ainsi que je l’attendais, de me signaler qu’il passerait bientôt « me voir », et j’accomplis enfin mon devoir de professeur en recevant environ vingt-cinq parents d’élèves pour leur répéter à tous (sauf exception) que leur enfant ne prenait pas la tâche assez au sérieux, etc. — et même pour me faire proprement engueuler par une mère, considérant tout à fait sincèrement qu’il n’était « pas possible » que son fils S. eût « des notes pareilles ». (Je passe sur les façons plus ou moins délicates de m’insulter plus ou moins directement dont elle ne se priva pas de jouer. C’était ce genre d’établissement, avec ce genre de clientèle.)

La nuit qui suivit fut sans doute une des plus agréables que j’eusse jamais passées dans cet appartement, la quantité de sommeil que j’avais en retard suffisant à donner à celui qui venait assez de profondeur et d’intensité pour résister à dix immeubles de voisins bruyants.

Pourquoi relater cet épisode si lointain aujourd’hui ? Parce qu’il s’agit de la première expérience vraiment traumatisante dont je me souvienne en ce qui concerne mon état de santé et le fonctionnement de mes propres organes. Avec ce côlon dit « irritable », j’avais connu des épisodes de douleur intense auparavant, mais aucun d’entre eux n’avait jamais suscité en moi cette impression d’absence totale de contrôle et, en même temps, à mon grand désarroi, d’absence totale d’explication rationnelle satisfaisante.

Bien entendu, au-delà des séquelles du lendemain, l’épisode n’eut apparemment pas d’effet durable et ne fit donc jamais l’objet de la moindre investigation. Et il est plus que probable qu’il n’a rien à voir avec ce qui a pu arriver par la suite et qui m’a conduit au point où je me trouve aujourd’hui. Il n’en reste pas moins qu’il m’a marqué et que je me le rappelle régulièrement, lorsque je rencontre à nouveau cette même impression d’absence de contrôle et d’explication, à l’occasion d’épisodes différents, mais tout aussi incontrôlés et inexpliqués.

Je le prends donc comme point de départ et j’y reviendrai peut-être, si d’aventure j’arrive à établir des liens ou du moins à lui trouver des points communs avec d’autres choses, d’autres effets sans cause. (Je ne peux bien évidemment entièrement rejeter l’hypothèse d’un empoisonnement alimentaire, mais elle me paraît très peu probable, au vu des circonstances et de la nature du peu que j’avais pu avaler au cours des heures ayant précédé la crise.)

Cette volonté de donner un point de départ me paraît légitime, ne serait-ce qu’en guise d’introduction aux mécanismes somatiques ou psychiques qui ont débouché sur la situation actuelle. Il ne s’agit peut-être de rien d’autre qu’une mythification de l’ordinaire (du très ordinaire), mais, sans passé, mon histoire n’a pas d’avenir et, sans histoire, mon avenir n’a pas de sens.

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